Jean Agnès

 

Quelles interrogations de base pourrions-nous approfondir aujourd'hui, quand il est fait référence à "l'éducation nouvelle", ou encore aux "pédagogies nouvelles" ? Tout semble avoir été dit, l'expérience, l'historique, la bibliographie et l'étude ne font pas défaut. Ni la glose.

 

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Source : CNRS

 

En quoi la question de l'"éducation nouvelle" peut-elle intéresser la philosophie de l'éducation ?

S'il est question des interrogations cardinales d'une philosophie de l'éducation digne de ce nom, on voit à quel point le sens de l'éducation imprègne toute réflexion et démarche en "éducation nouvelle". L'expression qui a désigné un mouvement historique est d'ailleurs une tautologie, tant il ne peut y avoir, en civilisation de progrès, d'éducation que "nouvelle".

S'il est fait cas de "philosophie de la pratique éducative", au sens introduit naguère (mais à la va-vite) par un Marcel Gauchet, il est en effet du ressort de l'histoire des idées, des idéaux et des réalisations scolaires. Et ce serait encore bien mieux, si cette étude relevait d'une philosophie critique, non d'un simple catalogue informatique, au demeurant non exhaustif, et humainement subjectif.

Gageons alors qu'il pourrait s'agir de "philosophie de l'action éducative". Et en effet, il ne peut y avoir de progrès scolaire sans "éducation nouvelle". Encore faudra-t-il s'entendre sur les postures : la chose a été assez réfléchie. Modernisme ou innovation ne sont rien sans le sens qui s'y attache. Entre soumission (à l'ordre postlibéral en cours de réalisation) et subversion (de cette dystopie), quelle "éducation nouvelle", en effet!  De la même façon, l'idéologie de "l'éducation  nouvelle" n'est pas la vérité pratique de l'éducation nouvelle".

Quid de l'"éducation nouvelle" ? Le titre du bel ouvrage de Marc-André Bloch* est lui-même ambigu, et l'auteur place entre guillemets dans son avant propos ("nous avons tenté de dégager la "philosophie" commune aux fondateurs du mouvement").

C'est dans le même ouvrage qu'on pourra relire les réserves relatives aux dérives possible. Il ne serait pas impossible de mettre à jour ce type de réflexion nécessaire à la distance critique. Il n'y a pas d"'éducation nouvelle" en soi, ni d'évolutions qui ne puisse être maîtrisée.

 

Reprenant ici une réflexion datée (Le geste éducatif, 2001), et qui, du fait de son indépendance, et de sa valence en questionnement pour "la suite", a pu froisser les dignitaires du genre, trois questions m'apparaissent toujours prioritaires en termes de philosophie de l'éction éducative.

 

1) La première serait de dégager l'essentiel des traits de ce grand mouvement.  A frais nouveaux (eh oui, les synthèses datent un peu!). Et en même temps, l'essentiel des divergences entre les auteurs, les courants, les associations spécialisées, les expériences de pointe**.  A l'opposé de l'immense paraphrase qui en a été déversée, qui en est toujours faite, de tous les bavardages scolastiques voire journalistiques. cette clarification est d'autatn pus nécessaire que les sectateurs se réclamant de "l'éducation nouvelle" eux-mêmes font parfois dans le flou ou la catégorie simpliste. C'est un travail de synthèse. Cela touche singulièrement notre conception de la formation. Or, si le propos se fait voir, le travail de fond n'est guère accessible, à supposer qu'il existe.

 

2) La seconde tâche est de savoir s'il y a une possiblité d'actualisation du "message essentiel" ("Comment aujourd’hui renouveler le geste initial ?") : cette voie semble bien peu praticable, tant elle n'est pas pratiquée. On ne perçoit en effet aucun frémissement en ce sens. Entre les tendances des clercs à se confiner dans l'érudition passéiste ou les considérations exemptées d'un reversement à la pratique, les prophétismes des maîtres à penser, et la propension des praticiens adeptes d'une pédagogie "différente", à perpétuer pour eux-mêmes le message des pionniers, on ne relève, en cette période d'intense changement de la donne culturelle, aucune entreprise qui pourrait ouvrir sur un mouvement d'une semblable vigueur.

Cela touche notre conception de la transmission et de l'invention. Celle-ci ne peut se dénouer qu'au plus profond de la conviction et de l'acte, non à la surface du propos.

 

3) Une troisième exigence analyserait en termes de "politique éducative" le rapport des "pédagogies nouvelles" aux fondements idéologiques de la gouvernance scolaire actuelle, en France tout au moins. malgré en effet les avertissment des pionniers, il est possible aujourd'hui de tout mêler, de tout concilier. L'impossible est possible, le discorus est inversible. Dans le grand maelstrom incertain du moment, le recours confus à la part assimilable du message interpelle la conscience pédagogique : où cela peut-il mener , et est-il théoriquement acquis que les voies scientifiques, spiritualistes ou révolutionnaires (même établies et non renouvelées) soient compatibles avec les soubassements idéologiques des évolutions en cours ? Cet exercice de lucidité critique, en effet redoutable, serait un des premièrs préalables - en termes de philosophie des situations - des chercheurs spécialisés. 

Ce qui touche en effet notre conscience historique et politique, et passe aussi par un continuel examen de compréhension des évolutions sociétales. La tâche est rude, tant la pression de la doxa est immense.

 

JA

 

* Philosophie de l'éducation nouvelle, PUF 1968 (1948). v. la bibliographie sur phileduc.eu

** Ce qui éviterait de même tout le monde dans un même grand sac, comme on le voit trop...